L’homme
en costume, yeux sombres et tempes argentées, s’installe dans un sourire sur la
chaise qui semble l’attendre. Bien que s’efforçant d’afficher une certaine
décontraction, il apparait concentré.
Est-ce
sa mâchoire carrée, ses cheveux coupés en brosse ? Toujours est-il qu’il
se dégage de sa personne une forte impression de détermination. Ce poste, il le
veut. Et c’est palpable. Presque physiquement palpable.
Face à
lui, en léger surplomb, deux trentenaires, une femme et un homme dont les noms sont
inscrits sur d’élégants chevalets couleur ivoire, Morgane RÉGNIER et Bruno
MELVILLE.
Un visage
aux lignes pures et les yeux noirs, le regard de Morgane laisse présager un
caractère sinon intransigeant, du moins abrupt.
C’est
elle qui, d’entrée, pose le cadre :
- Comme Bruno, mon collègue, vous l’a indiqué
au téléphone, nous vous recevons aujourd’hui en tant que cabinet indépendant,
mandaté pour ce recrutement. Si au terme de notre entretien, nous estimons que
vous correspondez au profil recherché par notre client, nous lui communiquerons
vos coordonnées. Et il vous contactera ensuite directement. Avez-vous des
questions ?
— Une foule de questions ! répond
l’homme aux tempes argentées. Mais j’imagine que vous me laisserez la
possibilité de vous les poser en temps voulu.
— Effectivement. Je vous propose de rentrer
dans le vif du sujet.
— Peut-être pouvons-nous laisser Monsieur se
présenter dans un premier temps ? suggère Bruno.
Morgane le fusille du regard.
— Non, c’est inutile.
Puis,
se tournant vers l’homme qui n’a pas perdu une miette de ce désaccord :
— Ce serait une perte de temps. Nous
connaissons déjà votre parcours dans les grandes lignes. Ce que nous cherchons
à évaluer, c’est votre personnalité. Votre capacité à vous accorder avec les
exigences de notre client.
Désavoué,
Bruno se renfrogne en s’efforçant de masquer tant bien que mal sa frustration.
Pour
l’homme qui s’apprête à défendre ses chances, les choses sont désormais claires.
C’est
Morgane RÉGNIER qui décide.
— Il se trouve que si votre candidature est
retenue, vous serez placé sous la responsabilité d’une femme, poursuit Morgane.
— J’en prends note.
— Vous n’avez rien contre le fait d’être
dirigé par une femme ?
— Absolument rien.
Elle lui sourit de façon énigmatique.
— C’est ce que nous allons vérifier. Imaginez
que cette femme, votre supérieure hiérarchique, ce soit moi. Vous y êtes ?
— Oui.
Sans le quitter des yeux, Morgane prend
une feuille de papier. Elle la froisse et la roule en boule consciencieusement.
Avant
de la jeter à l’autre bout de la pièce.
— Ramassez-la.
— Pardon ?!
— Vous avez bien entendu. Je vous demande de
la ramasser.
L’homme aux tempes argentées demeure
incrédule. Il est visible qu’en son for intérieur, ses neurones carburent à
cent mille tours à la seconde.
Indécis, il tente de gagner du temps.
— C’est un peu surprenant, comme requête.
Pour quelle raison je devrais la ramasser, puisque c’est vous qui l’avez jetée
?
— Parce que je vous le demande. Et dans le
jeu de rôle auquel vous vous prêtez, vous postulez pour faire partie de mon équipe.
Pour la première fois, le visage de
Morgane s’éclaire d’un mince sourire.
— Que les choses soient claires : si vous
êtes recruté, c’est moi qui serai votre chef. Ce qui signifie que vous devrez
vous plier à mes consignes.
— Vous voulez dire que ramasser ce papier,
c’est une sorte de test ?
— Interprétez-le comme vous voulez. Mais si
vous répugnez à ramasser une boule de papier lorsque je vous le demande,
comment réagirez-vous, quand je vous donnerai des ordres bien plus engageants ?
L’homme hésite encore.
Essaie
de lire la bonne attitude dans les yeux de Morgane. Mais ceux-ci ne reflètent
rien, sinon l’attente de sa réaction.
Quant
à Bruno, il demeure impassible, les bras croisés. Manifestement toujours aussi
contrarié, il apparaît hors-jeu. Sans doute, cette façon de procéder ne
correspond-elle pas à sa vision du recrutement.
— D’accord, je la ramasse.
Ce qu’il fait prestement, avant de
poser la boule de papier sur le bureau.
Morgane semble satisfaite.
— Je vous remercie de vous être prêté à cette
simulation. Cependant, j’ai le regret de vous informer que l’entretien est
terminé. Vous ne faites pas l’affaire.
L’homme aux tempes argentées paraît tomber des
nues, en pleine incompréhension.
— Je ne comprends pas, j’ai pourtant fait
exactement ce que vous m’avez demandé ?!
— Tout à fait. Et je ne le conteste pas. Mais
voyez-vous, mon client – ou plutôt ma cliente -, ne cherche pas à embaucher un
sous-fifre ou un béni-oui-oui. Nous sommes en quête d’un professionnel en
capacité de nourrir sa réflexion et la prise de décision. Et qui saura s’opposer
et dire non, lorsqu’il l’estimera nécessaire.
— Je réfute la crédibilité, pour ne pas dire
l’honnêteté, de ce test ! J’ai plutôt l’impression de m’être fait piéger.
— S’il vous plaît, je vous remercie de rester
correct. L’entretien est terminé ! confirme Morgane, sur un ton qui ne
souffre aucune contradiction. Je vais vous demander de sortir. Et de bien
vouloir refermer la porte derrière vous.
Une
fois seul avec Morgane, Bruno ne manque pas d’exprimer sa frustration.
— Bon sang, comment tu l’as expédié ! Tu
ne crois pas qu’il méritait quand même qu’on lui accorde un peu plus d’attention ?
Là, tu l’as démoli en une seule mise en situation alors que franchement, au vu
de son parcours, il avait de vrais atouts pour le poste !
— Comme tu viens de le dire, il n’a pas
répondu favorablement à la mise en situation. Donc, il ne fait pas l’affaire. Maintenant,
excuse-moi mais j’ai d’autres candidatures à examiner.
À commander ici :
Amazon.fr - Désespérément seule: Un thriller psychologique - SCILIEN, Eric - Livres
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire