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jeudi 4 septembre 2025

FEMME À PETIT CHIEN

 Une fois n'est pas coutume, aujourd'hui je fais un bref retour en arrière avec une nouvelle, extraite de mon tout premier recueil chez Jacques Flament - recueil toujours disponible ici :


Couverture Instinct de survie



FEMME À PETIT CHIEN



 J’ai ouvert les yeux assis sur le siège de ma Bentley au milieu de nulle part, en plein désert. Les paupières encore brûlantes d’un mauvais sommeil, j’ai tenté de déplier mes jambes ankylosées, j’aurais bien voulu qu’il s’agisse d’un cauchemar mais non, tout ça était bien réel.

 Le jour se levait en mince liseré orangé sur la ligne d’horizon et je me sentais aussi frais qu’un gardon sorti de l’eau, abandonné sur la berge par un pêcheur négligent. Un coup d’oeil à ma montre, 6h43. Je venais de dormir quatre heures. Déjà une semaine que je tenais sur ce rythme, ça commençait à tirer dur. Et même un peu plus.

 La gorge aussi râpée que si j’avais mâché du papier de verre, je m’en suis quand même grillé une. Envie féroce d’un café noir. Noir et brûlant, avec des brioches sucrées. Et un bain chaud plein de mousse.

 Allongée en chien de fusil sur la banquette arrière, Miss Monde dormait toujours. Comment j’avais pu m’embarquer avec elle dans cette histoire de dingue ? La situation me dépassait complètement. Une seule certitude, s’ils nous rattrapaient, ils nous feraient la peau. Mieux valait éviter de stationner trop longtemps au même endroit. Alors j’ai allumé une clope au mégot de la précédente et j’ai enclenché le contact. Et vogue la galère !

 Le jour se levait, on aurait dit que le ciel s’enflammait au dessus des collines. Mon plan, c’était d’abord passer la frontière canadienne côté ouest puis traverser l’Ontario et poursuivre jusqu’à Trois-Rivières, j’espérais trouver une planque là-bas. Quand à Miss Monde, j’avais bien l’intention de la larguer à Vancouver, sitôt franchie la frontière.

 La route. Monotone. Des centaines de kilomètres de paysages arides et de rocailles sur fond bleu. Des endroits perdus où personne n’aurait jamais idée de poser un pied, sinon le temps d’aller pisser. Et encore, en faisant attention à ne pas marcher sur un crotale ou un truc dans le genre.

 Je pouvais rouler dix minutes sans croiser personne. De temps en temps, une station-service, un motel surgissait du néant. Des îlots de vie qui contrastaient avec le paysage désert. Bon Dieu, qui pouvait vivre dans des endroits pareils ?! Le soleil grossissait à vue d’œil, éclaboussait le pare-brise d’un flot de lumière crue. Je commençais déjà à ruisseler. Encore une journée torride en perspective.

- J’ai faim.

 Dans mon dos, la voix de Miss Monde.

 Manquait plus qu’elle !

- Moi aussi.

- Bon alors, t’attends quoi pour t’arrêter ?

- Vaut mieux essayer de prendre un maximum d’avance.

 Nos regards se sont croisés dans le rétroviseur.

- Tu veux ma photo ?

- Ça va, tu me parles autrement ! Je te signale qu’on est tous les deux dans la même galère alors essaie de te montrer un peu plus coopérative ! Tu connais le sens de ce mot, coopérer ?

- Tu me prends pour une conne ?

Ca s’appelait une perche tendue. J’ai pris.

- Je crois bien, ouais.

- Espèce de salaud ! Ca t’as pas suffi de tuer Jappy ?!

- Je l’ai pas tué.

- Si !

- Non.

 Je me suis dit fais un effort. Après tout, on devait encore faire un bout de route ensemble.

- Ecoute, si tu veux je t’en rachèterai un autre.

- Ce sera pas le même. C’est Jappy que je veux !

 Elle m’en voulait depuis que Jappy était mort. C’était pourtant pas de ma faute. Enfin… d’accord, ça se discutait. Jappy était passé sous les roues d’un camion lancé plein gaz en ligne droite. Autant dire qu’il n’en était pas resté grand-chose, sinon une bouillie pleine de poils. Jappy c’était son chien, un corniaud frétillant et baveux qu’elle serrait contre ses seins exactement comme si ç’avait été la huitième merveille du monde. L’accident remontait à deux jours. Je venais de stopper sur le bas-côté le temps d’une pause rapide, j’avais eu la mauvaise idée d’ouvrir la portière côté route. Jappy avait aussitôt bondi hors de la Bentley. Manque de bol, le camion était passé juste à ce moment-là.

 Il avait fallu récupérer les restes du corniaud et creuser un trou dans la terre sèche avec la pointe de mon couteau et 40° à l’ombre. Sauf que de l’ombre, il n’y en avait pas. J’avais transpiré comme une bête, Miss Monde avait pleuré le reste de la journée.

- On pourrait au moins s’arrêter manger quelque chose !

- Pas tout de suite.

- Mais alors quand ? Tu veux nous faire mourir de faim ou quoi ?

- Fume, ça passe l’envie de manger.

 Je lui ai balancé mon paquet de blondes et j’ai allumé la radio. Je crevais de faim moi aussi. Sans compter que j’aurais bien échangé six mois de ma vie contre une bière bien fraîche. Mais je savais ce qui se passerait s’ils nous retrouvaient. Ce qu’ils nous feraient. Et rien que de l’imaginer, ça me fichait tellement la trouille que j’écrasais la pédale d’accélérateur au risque de défoncer le plancher.

 Je ne sais pas pourquoi mais j’ai songé à mon grand-père. Le vieux avait cassé sa pipe depuis longtemps, je me suis souvenu qu’il m’avait donné deux conseils. Le premier concernait la pêche à la mouche et je l’avais complètement oublié. Le second touchait aux femmes.

« Petit, méfie-toi des femmes à petit chien. Une femme qui préfère la compagnie d’un chien à celle d’un homme, c’est une femme qui te causera des ennuis, tu peux être sûr ! »

 J’étais môme, je n’avais pas osé lui demander comment il savait ça.

 

 J’ai conduit jusqu’au point limite. Mes yeux se fermaient tous seuls, je n’en pouvais plus. Sans compter que je ne m’étais pas lavé depuis bientôt quatre jours – Miss Monde non plus d’ailleurs – et sans prétendre être un maniaque de la propreté, ça commençait à devenir un vrai problème. Je me suis résolu à m’arrêter au prochain motel. Après tout, eux aussi devraient faire des pauses.

 Le soleil déclinait quand j’ai aperçu la pancarte du FAMILY MOTEL. J’ai quitté la route pour emprunter un chemin caillouteux, le motel était à moins de cent mètres sur un terrain plat et sec. Aussi loin que portait le regard, une terre aride s’étalait à perte de vue. J’ai pilé dans un nuage de poussière.

 Le motel se composait d’une douzaine de bungalows au bois blanc délavé par le soleil. Poussés par le vent, quelques buissons d’épines paraissaient fuir un ennemi invisible. Cet endroit ne me plaisait pas vraiment mais j’aurais été incapable de rouler un kilomètre de plus. Je me suis péniblement extirpé de l’habitacle, je venais de prendre dix ans en une semaine. Sur la banquette arrière, Miss Monde était tranquillement en train de se farder.

- Tu viens ou quoi ?

- Une minute. Je me maquille.

- Ca va te servir à quoi ? Tu vois bien qu’il n’y a personne dans ce trou à rat !

 Ce n’était pas tout à fait vrai. Là-bas, un jeune type au poil roux semblait bricoler ce qui, de loin, ressemblait à une carcasse de vélomoteur. Il était le seul être vivant alentours et je me suis dirigé vers lui dans l’air encore poisseux de chaleur.

- Bonjour.

- ‘jour, a fait le rouquin, un jeune gars efflanqué aux mains noires d’huile et de cambouis.

 Vu l’état du truc à moteur, ce petit gars allait avoir bien du mal à lui redonner vie.

- On peut louer une chambre, ici ?

 Le rouquin m’a regardé de la même façon que si je lui avais demandé de m’expliquer la théorie de la relativité. Il a bredouillé un truc inintelligible en pointant du doigt l’un des bungalows. Je l’ai remercié et je m’y suis rendu.

 A l’intérieur, un vieux somnolait derrière le comptoir de la réception. Une casquette de base-ball vissée sur son crâne chauve, il avait la peau rouge brique et les rides du type qui a passé sa vie en plein soleil. Derrière lui, la porte entrebâillée laissait voir une grosse femme en train de manger un sandwich dégoulinant de ketchup. Captivée par le programme TV, elle n’a même pas tourné la tête dans ma direction.

- Bonsoir. Il vous reste une chambre de libre ?

 Le vieux a rigolé le temps de me montrer ses dents pourries.

- Vous plaisantez, j’ai pas un client depuis trois semaines !

 Nous allions être les seuls locataires. Pas l’idéal pour passer inaperçus mais bon… j’ai essayé de prendre la chose du bon côté.

- Dans ce cas, je vais prendre la meilleure.

- Elles sont toutes au même prix.

- Ça va, donnez-moi celle que vous voulez ! j’ai répliqué, découragé.

- Z’êtes tout seul ? m’a demandé le vieux tout en fouinant sous son comptoir à la recherche des clefs.

- Non, je suis avec… heu… ma femme. Nous sommes jeunes mariés.

 Miss Monde est entrée à cet instant et à la façon dont le vieux l’a regardée, j’ai cru qu’il allait avoir une attaque. En réalité, elle était autant Miss Monde que moi prof d’Université. Elle avait juste remporté un concours de tee-shirt mouillé au Québec mais c’était le style de fille à faire la couverture en papier glacé d’un magazine pour hommes. Du coup, c’est à elle que le vieux a tendu la clef. D’une main tremblante genre maladie de Parkinson.

- V’là m’dame ! C’est le bungalow du bout, le dernier. C’est celui où il y a le meilleur matelas, a-t-il ajouté en me regardant avec une sorte de rictus.

 Miss Monde s’est aussitôt tournée vers moi, toutes griffes dehors :

- J’espère que tu lui as demandé une chambre chacun !?

 J’ai essayé de rattraper ce qui pouvait encore l’être.

- On avait convenu que…

- Je me fiche de ce qu’on avait convenu ! Hors de question que je dorme dans la même chambre que toi !

 Le vieux en restait bouche bée. Quand à moi, ça ne me plaisait pas, le chacun chez soi. Pour dire la vérité et même si j’étais aussi crevé qu’un pneu réchappé, j’avais espéré une sorte de récompense style repos du guerrier. Après tout, les kilomètres c’était moi qui les avais alignés, non ?

- T’as peur que je parte avec la bagnole ? T’as les clefs, non ?

 Je n’aimais pas ça du tout. Je me suis tourné vers le vieux :

- Vous avez d’autres clients ?

- Non, m’sieur. Y a que moi, ma femme et Joey.

- Joey ?

- Il est dehors, vous l’avez sûrement croisé. Il a toujours rêvé d’être mécano, a ajouté le vieux en haussant les épaules.

 Après tout, qu’est-ce que je risquais ? Je gardais les clefs de la Bentley, je voyais mal Miss Monde s’enfuir en escarpins dans cette rocaille aride. Et puis quand bien même, qu’elle aille au Diable !

- D’accord, chacun sa chambre. Vous me réveillez demain à l’aube et je vous paie le double du prix, d’accord ?

- Compris, m’sieur !

 Miss Monde a pris ses clefs avec des airs de vierge effarouchée. Juste après avoir été chercher ses affaires dans la Bentley, il a fallu qu’elle aille dandiner du postérieur devant ce pauvre Joey ! Sans doute que ça devait l’amuser d’émoustiller ce petit gars.

 Pendant ce temps, j’ai négocié quelques bières et un repas équilibré avec le vieux – chips, salami et ketchup. Du coup, mon moral est remonté d’un cran et je suis parti plus léger dans mon bungalow.

 En fait de bungalow, il s’agissait d’une pièce miteuse avec un lit deux places au matelas défoncé et de gros moutons de poussière le long des plinthes. Vu l’état, le lino aurait remonté aux années cinquante que ça ne m’aurait pas étonné. En annexe, j’ai trouvé un minuscule coin douche avec lavabo et WC, le tout en moins de trois mètres carrés. Je n’étais pas en mesure de faire le difficile ; n’empêche, cet endroit ne me plaisait décidément pas.

 J’ai descendu une bière au goulot avant de prendre ma douche. Pas glacée mais presque. Dès que je tournais le robinet d’eau chaude, la tuyauterie se mettait à branler comme si tout allait exploser. Ensuite je me suis allongé sur mon lit où j’ai grignoté quelques chips en sirotant mes bières.

 La nuit est vite tombée et avec elle, mes dernières réticences à me livrer au sommeil. Bizarrement, les mots de mon grand-père me sont revenus en mémoire : « Ne fais jamais confiance aux femmes à petit chien ! » Juste avant de sombrer, j’ai réalisé que ma grand-mère ne se séparait jamais de son teckel nain. Et qu’aussi loin que je me souvienne, mon grand-père avait toujours eu l’air triste.

 

 Quand je me suis réveillé, la lumière du jour filtrait par tous les interstices des volets fermés, la chambre était déjà tiède. J’ai cherché ma montre sur la table de chevet – midi trente, l’horreur absolue ! J’ai battu le record du monde d’enfilé de pantalon et me suis précipité dans la fournaise du dehors. Le parking était désert. Ce qui, coincé dans ce trou à rat, équivalait à mon arrêt de mort.

 Inutile de regarder dans le bungalow d’à côté, je savais déjà que Miss Monde ne s’y trouvait plus. Mais bon Dieu, comment avait-elle fait pour démarrer la Bentley ? J’ai couru jusqu’à l’accueil. Le vieux était derrière son comptoir, je l’ai empoigné par le col de chemise.

- Vous deviez me réveiller à l’aube !

- J’y suis pour rien, m’sieur ! C’est vot’femme, elle m’a dit que vous vous étiez, heu… réconciliés. Qu’il fallait que je vous laisse dormir ou vous seriez pas content !

- Et la Bentley, comment elle a fait pour la démarrer, hein ?!

- C’est Joey qui l’a aidée. Je pouvais pas savoir…

 Joey, le mécano de mes deux ! Je comprenais maintenant pourquoi elle avait fricoté avec lui la veille au soir !

- Et où est-ce qu’ils sont maintenant ! Ne me dis pas que tu ne sais pas où est ton fils sinon…

- Mon… mon fils ?! Je… je n’ai pas de fils !

- Mais… Joey ?

- Joey, ce bon à rien ?! Je le connais à peine depuis trois jours ! Aucun lien de parenté avec lui, Dieu m’en garde !

 Les bras m’en sont tombés. Du coup, j’ai lâché le vieux.

- Heu… elle m’a dit de vous dire qu’il fallait pas vous en faire, quelqu’un va venir vous chercher.

- Quoi ?!

- Elle  a demandé à téléphoner, même qu’elle savait pas où on se trouvait. Alors je lui ai expliqué. Elle a laissé quelque chose pour vous.

 Je n’ai rien répondu, déjà cramé dans ma tête, pétrifié par cette évidence que je ne pouvais m’empêcher de me repasser en boucle : elle leur avait dit où j’étais

 Le vieux a posé quelque chose de rond sur le comptoir. J’ai écarquillé les yeux cinq secondes avant de comprendre ce que c’était. Un collier de chien.

 Celui de Jappy.

 Deux voitures noires ont pilé juste à ce moment-là sur le parking en soulevant un énorme nuage de poussière. Avant même que les types en sortent, j’ai su que j’allais passer un sale moment. Et que mon grand-père avait raison.

 Pour les femmes à petit chien.


mardi 2 septembre 2025

Nouvelle inédite "DEMAIN, J'ARRÊTE D'ÉCRIRE"

 

Nouvelle inédite
Demain, j'arrête d'écrire

 Le mail était arrivé peu avant vingt heures.

 Maximilien venait de monter dans sa chambre, prendre ses cigarettes ; il s’en autorisait une à l’heure de l’apéritif et s’apprêtait à rejoindre ses amis sur la terrasse, ceux-là avec qui il louait cette grande maison de vacances en bord de mer.

 Le mail émanait de son éditeur. Qui lui envoyait les chiffres de vente de son dernier livre. Le cœur battant, Maximilien ouvrit la pièce jointe.

 Sa déception fut à la hauteur de ses attentes. Non, ce n’était pas encore demain que ses droits d’auteur allaient lui permettre d’acheter une villa avec piscine.

 Malgré lui, il accusa le choc.

 Il lui fallut s’asseoir sur le bord de son lit, prendre un temps pour digérer, récupérer de sa déception, les yeux dans le vide.

 Il avait pourtant trimé comme un damné pour écrire son dernier livre et il était persuadé d’avoir écrit un excellent, peut-être même un GRAND roman.

 Et pour quel résultat ?

 Rien ou presque.

 Une poignée de lecteurs. Des nèfles.

 Il n’allait pas pouvoir continuer comme ça, non.

 Le regard noir, il se décida enfin à rejoindre ses amis.

 

 Ils étaient tous là, réunis autour de la table, avec cette vue magnifique sur la mer d’Iroise.

- Alors, qu’est-ce que tu faisais ?

- On n’a pas réussi à t’attendre, on a pris un peu d’avance.

- Ça n’a pas l’air d’aller, dis donc ?

- J’ai pris une décision. J’arrête d’écrire.

- Pardon ?

 D’un coup, le silence se fit.

- J’arrête d’écrire, je jette l’éponge. J’ai eu mes chiffres de vente et franchement, ils ne sont pas à la hauteur de mes espérances. Ni de mon investissement. Je vais avoir quarante ans et j’en ai assez de passer des heures devant un écran pour des romans qui se vendent si peu.

 Maximilien prit place autour de la table et se saisit d’un verre.

- Quelqu’un peut me servir ? J’ai bien l’intention de fêter ça !

 Il avait un pli amer au coin des lèvres, un sourire forcé.

- Tu veux quoi ?

- Du rosé, ça m’ira très bien.

- En tous cas, tu n’as pas l’air de mal le prendre.

- Je ne suis pas du genre à me laisser abattre, confirma Maximilien.

 La conversation peinait à se relancer.

 Tous restaient sous l’effet de l’annonce de leur ami.

 Malika fut la première à exprimer son ressenti :

- Maintenant que tu as tourné la page, on peut te le dire : tu étais vraiment pénible avec tes projets d’écriture !

- Comment ça ?

- Oui, on en discutait entre nous et on se disait que ça te montait à la tête.

- Tu ne pensais qu’à ça !

- Quand on te parlait, on avait toujours l’impression que tu étais ailleurs. Comme si tu étais en train d’écrire ton prochain roman dans ta tête.

- On voyait bien que tu rêvais d’écrire un best-seller. Mais tu sais, il n’y a pas de secret : sans piston, pas de succès de librairie.

 Maximilien encaissa sans broncher, au moins en apparence.

 Mais en son for intérieur, il était comme un boxeur acculé dans un coin du ring et saoulé de coup, au bord du KO. Il guettait le gong, la délivrance.

- J’étais si pénible que ça ?!

- Oh, que oui !

- On te le confirme.

- Pire encore !

- D’accord, je note.

 Il éprouva le besoin d’une cigarette. Il était monté les chercher dans sa chambre, mais ne les avait pas ramenées, trop tourneboulé par la faiblesse de ses chiffres de vente.

 Il se leva.

- Je vais chercher mes clopes.

- Je t’en donne une, si tu veux ?

- Non, je préfère les miennes.

- Mais ce sont les mêmes…

 Maximilien ne répondit pas, il était déjà dans l’escalier. En réalité, il avait surtout besoin de s’isoler quelques instants ; se poser, retrouver ses esprits.

 Qu’est-ce qui s’était passé ?!

 Un séisme, un ouragan ?

 

 Il y a moins d’une heure, il s’y voyait encore, grand écrivain en devenir : MAXIMILIEIN H, en lettres capitales dans tous les grands titres des journaux - la révélation littéraire de l’année – un style inimitable, un roman à couper le souffle…

 

 En moins d’une heure, tout avait été balayé, remisé au placard. Presque comme si rien n’avait jamais existé, sinon dans un recoin enfiévré de son imagination.

 Non, ce n’était pas possible. Tout n’allait pas pouvoir s’arrêter ainsi, de manière si abrupte, si décevante !

 Maximilien récupéra ses cigarettes dans sa chambre, hésita à s’en allumer une.

 Il avait juste eu un coup de mou, un coup de moins bien, mais n’avait jamais réellement voulu arrêter d’écrire.

 Il avait dit « J’arrête » comme on donne un coup de poing dans une porte, juste pour évacuer sa colère, ses frustrations.

 Comment ses amis – ses amis qui le connaissaient par cœur, mieux que personne ! – comment ses amis avaient-ils pu croire un quart de seconde qu’il pourrait tout arrêter ?!

 

 D’un coup, l’illumination lui vint et il comprit : bien sûr que non, ils n’y avaient pas cru ! Ils savaient très bien, tous et toutes, qu’il était un écrivain dans l’âme, que jamais il n’arrêterait d’écrire. D’ailleurs, la plupart d’entre eux faisaient partie de ses plus grands fans et lisaient tous ses livres.

 Ils l’avaient fait marcher et lui avait couru !

 Quel imbécile, il faisait.

 

 Il descendit les retrouver, le sourire aux lèvres.

 

 Les discussions avaient repris, sur de tous autres sujets.

- Vous m’avez bien fait marcher ! dit-il à la cantonade.

- De quoi tu parles ?

- De notre discussion, juste avant. Quand j’ai dit que j’arrêtais d’écrire. Je ne le pensais pas, je plaisantais. Et vous aussi, vous plaisantiez quand vous me disiez que c’était la meilleure décision à prendre, que j’avais été suffisamment pénible, non !?

 Un silence gêné s’ensuivit.

- Heu… non. Nous, on ne plaisantait pas.



vendredi 23 mai 2025

VOYAGE DANS LE DÉSERT (un micro conte noir)

 

Désert d'ATACAMA au Chili
Hé ho ! Il y a quelqu'un ?

Je ne suis jamais allé dans le désert de l’Atacama, un endroit où (parait-il), il n’y a rien à voir.

Ce pourquoi je veux y aller.

Car je suis aveugle.





mercredi 21 mai 2025

LA QUESTION DU POINT DE VUE

 

Un homme réfléchit, debout sur une chaise
Et si j'étais...

 Quand j’entrai dans la pièce, je le trouvais debout sur une chaise, pensif.

- Mais qu’est-ce que tu fabriques, debout sur cette chaise ?!

- J’essaie de me rendre compte quelle aurait été ma perception du Monde, si j’avais mesuré deux mètres vingt.




samedi 17 mai 2025

RÉVEIL-MATIN

 

Des réveils-matin à perte de vue sur la plage
Réveil-matin

Moi, j’ai besoin de deux réveils pour être certain de me lever le matin à la bonne heure et dormir sans appréhension.

Je sais ce que vous vous dîtes.

Trois, ce serait mieux.


lundi 12 mai 2025

Se reconnaître dans l'autre (un conte noir inédit)

 

Homme seul au crépuscule, sous la pluie
Une erreur de débutant

— Qu’est-ce qui s’avère le plus proche d’un être humain ? Une pierre ? Un objet d’art ? Un chat ? Une étoile filante ?
 Non.
 Un autre être humain.
 Même si, au premier abord, cette proximité ne coule pas de source.
 Et même si les êtres humains n’ont pas la même couleur de peau, même s’ils ne parlent pas la même langue et ne se ressemblent pas, ni de près ni de loin. Même s’ils pensent différemment. Même si les uns résolvent des équations alors que les autres jouent au ballon ou collectionnent les petites voitures et même si leurs espoirs, leurs croyances et leurs désirs partent dans des directions diamétralement opposées, rien n’est plus proche d’un être humain qu’un autre être humain.
 C’est ainsi.
 Nous sommes tous issus de la même branche. Que nous le voulions ou non, nous appartenons à la même famille.
 Quel sens donner à l’existence si nous ne nous reconnaissons pas dans l’autre, celui qui nous précède comme celui qui nous succède ?
 Vivre ensemble.
 Partager. 
Éprouver le sentiment de faire partie d’un tout.
 Non, ce ne sont pas que des mots. C’est aussi une manière de voir.
 De rester vivant.
 Une manière de prendre le parti de la vie.
 De remplir son rôle en passant le témoin.
 Une manière de voir et une défense. Parce que se considérer comme seul, extérieur aux autres et comme étant un monde en soi, c’est à partir du médian de la vie, se voir décliner lentement.
 Irrémédiablement.
 Et sombrer dans la désespérance.
 Se fondre dans l’humain, ce n’est pas se perdre ni se noyer dans la masse, non.
 C’est trouver sa place.

 Je l’avais écouté religieusement, sans l’interrompre.
 En étant bien conscient de la chance que j’avais, une interview exclusive du plus grand philosophe de notre époque - et c’était moi qui la faisais !
 Mais cette question que j’avais au bord des lèvres, je n’y tenais plus. Il fallait bien que je finisse par lui poser !

— J’ai bien compris, mais pourquoi alors vivez-vous seul, cloîtré et à l’écart du monde ? Il me semble que vous citez des valeurs inverses de la vie que vous menez, je me trompe ?
 À ma grande stupéfaction, je vis soudain le grand philosophe changer de couleur ; c’est tout juste s’il ne me hurla pas dessus :

— MAIS PARCE QUE JE N’ARRIVE PAS ! Tout simplement.

 Ce n’est pas parce que j’ai une idée précise d’un idéal que je suis censé y parvenir.

 Et la vérité, vous voulez que je vous la dise ?! La vérité, c’est que la plupart des gens me font chier ! La voilà, la vérité ! Et vous aussi, d’ailleurs ! Alors maintenant, DÉGAGEZ !


 Trente secondes plus tard, je me suis retrouvé dehors, sous la pluie.
 
 Je venais de commettre une erreur de débutant : entre la théorie et la pratique, il y a toujours un monde d’écart.


dimanche 11 mai 2025

En prévision d'un éventuel affrontement (un conte noir ?)

 

Deux hommes se jaugent avec circonspection
T'es qui, toi ?

 Quand un homme en rencontre un autre pour la première fois, vient toujours une phase où ils se reniflent mutuellement, ne serait-ce que le temps d’une poignée de main ; estimation rapide et globale du combo « âge poids taille », de la force potentielle qui en résulte et de la capacité à se battre, au cas où il le faudrait, pour un quignon de pain ou pour les beaux yeux d’une femme.

 On n’est jamais à l’abri d’une fin du monde brutale et imprévisible, une situation où l’on se retrouverait seul au milieu des décombres, à devoir lutter pour survivre.

 Et vivre, c’est prévoir.


samedi 10 mai 2025

LE JOUR DE LA HONTE (un conte noir inédit)

 

Un homme qui a honte
Un souvenir toujours présent

 Le jour où j’ai eu le plus honte de ma vie ? Bien sûr que je m’en souviens. Et dans les moindres détails.

 Il s’agissait d’une cérémonie de remise de prix, suite à un concours littéraire. Le gagnant devait y être proclamé et pour l’anecdote, j’avais moi-même participé à ce concours.

 Sans prétention aucune, persuadé que mon texte ne valait pas que l’on s’y attarde.

 Nous étions tous réunis dans un amphithéâtre plein comme un œuf. Au point qu’un nombre conséquent de personnes avaient été contraintes de s’asseoir dans les travées.

 Il y avait là des pointures du milieu littéraire, des journalistes et beaucoup de passionnés – sans oublier les caméras des médias locaux.

 Le jury était composé d’une dizaine de personnes, regroupées sur l’estrade, en bas de l’amphithéâtre. Au milieu du brouhaha, une voix a indiqué au micro (légèrement grésillant) qu’elle allait livrer le nom du lauréat, le premier prix.

 Et soudain – cela a été comme une déflagration -, j’ai entendu prononcer mon nom.

 C’était fou, invraisemblable. C’était moi qui avais gagné ! D’autant plus sidérant que j’étais absolument certain de n’avoir aucune chance.

 Toutes les personnes qui me connaissaient se sont retournées vers moi ; si bien que très vite, tout le monde m’a repéré dans l’amphithéâtre et a commencé à m’acclamer en scandant mon nom.

 Moi qui avais toujours été si émotif, je n’étais absolument pas préparé à cela.

 Une force malfaisante s’est mise à jouer avec mon estomac, le faisant tournebouler sur lui-même tandis que mon cœur battait à tout rompre. On m’a demandé de venir sur l’estrade.

 Je m’étais à peine levé que déjà, je sentais mes jambes flageoler.

 C’est à cet instant, alors que tous les regards et les caméras des télévisions locales étaient braqués sur moi, à cet instant que cela m’a pris. Exactement comme si un tortionnaire sadique s’était brusquement mis en tête de faire éclater mes boyaux de l’intérieur en les tordant de toutes ses forces ; une aussi brusque que féroce et absolument irrépressible envie de courir de toute urgence aux WC.


 C’était en 2004.

 Depuis, je ne suis quasiment plus sorti de chez moi.


vendredi 9 mai 2025

LE NIN-NIN et l’être le plus important sur Terre

 

Ours en peluche avec oreille arrachée
 Mon nin-nin

 Il fut un temps, certes (très) lointain, où je croyais incarner l’être le plus important sur Terre.

 Je précise que ma mère me mettait encore des couches, à cette époque.

 Malheureusement, les choses se sont assez vite dégradées - sitôt que Maman a repris son travail.

 Elle m’a emmené chez une dame qui, malgré son sourire de façade, était à des années-lumière de m’inspirer la même confiance ; une dame qui gardait toute une ribambelle d’autres mioches, des braillards aux nez morveux.

 Après quelques bonnes paroles qui se voulaient rassurantes, Maman m’y abandonnât, non sans me laisser mon Nin-Nin : un ours en peluche délavé, à qui il manquait une oreille.

 La porte tout juste refermée sur ma génitrice, un garçon aux cheveux ébouriffés m’avait arraché ma peluche des mains sous l’œil indifférent de la nourrice, me faisant ainsi comprendre - et cela, sans qu’un seul mot ne soit échangé -, que j’avais beau être roi (ou roitelet) entre les quatre murs de ma maison, en ces lieux je n’étais personne.

 Cette prise de conscience remonte plus d’un demi-siècle et pourtant, je m’en souviens aussi précisément que si cela s’était passé hier.

 Je crois que je ne m’en suis jamais vraiment remis.


vendredi 25 avril 2025

PRISE DE CONSCIENCE (un conte noir et inédit)

 

Un homme assis dans son canapé avec un hamburger
Prise de conscience


C'est en regardant les informations au journal de vingt heures que, d'un coup, Tom éprouva une véritable prise de conscience : la vacuité de son existence.

Partout dans le monde, des gens luttaient. Ils faisaient face aux vents contraires, non seulement pour rester en vie, mais aussi pour tenter de sauvegarder leur dignité et un fil d'espoir pour l’avenir, aussi ténu soit-il.

Guerre, famine, meurtres et catastrophes climatiques – sur l’écran, les images s'enchaînaient, toutes plus accablantes.

Et lui, que faisait-il, pendant que les autres souffraient ?

Quelles étaient ses préoccupations, sinon manger, boire (dans de bons restaurants, autant que possible) et faire l'amour ?

Tom s’apercevait ne vivre que pour lui, en quête permanente de bien-être et de confort. Oui, il était exclusivement tourné vers son nombril.

Et la satisfaction de ses propres désirs.

Une existence vide de sens, où narcissisme et égocentrisme s'agençaient en une seule et unique boussole, voilà quelle était sa réalité.

Quelque chose ne devait-il pas changer ?

Tom prit la seule décision qui s'imposait : plus jamais il ne regarderait le journal télévisé de vingt heures - bien trop déprimant à ses yeux.

Il éteignit le poste et consulta sa montre. Il était l'heure de l'apéritif. Ce soir, il allait s'offrir un cocktail dans son bar préféré.

Un peu d'exotisme, c'est toujours bon à prendre en période de crise.

#Prise de conscience


lundi 7 avril 2025

MATIN BLÊME (un conte noir)

 

Un homme âgé avec une mallette, dans le noir
Matin blême

 Ce matin, je me suis levé comme d’habitude, à 6H20. Il me faut bien une heure et demie pour me préparer et je déteste arriver en retard au bureau.

 J’ai un peu traîné des pieds jusqu’à la cuisine. Je serais bien resté au lit, au chaud sous la couette.

 J’ai effectué les gestes rituels, le dosage du café et l’eau dans la casserole pour faire cuire mon œuf coque.

 Ce n’est qu’après avoir pris ma douche, au moment de chercher mes affaires dans la penderie, que j’ai réalisé l’incurie de la situation.

 Mais qu’est-ce que j’étais en train de faire ?!

 J’étais en retraite, je n’avais plus besoin d’aller travailler !

 C’était n’importe quoi. D’autant que cela faisait au moins dix ans que je n’étais plus en activité. Et peut-être même douze.

 Ou quinze.

 Soit j’avais vraiment du mal à m’y faire, soit c’était plus grave que ça – nettement plus grave. J’ai senti l’ombre d’Alzheimer planer autour de moi.

 Ne devrais-je pas mieux appeler le docteur tout de suite ?

 Et puis non. J’ai décidé que j’y réfléchirai plus tard.

 En voiture, sur le trajet qui m’amènera au bureau.


EN PROJET

Un homme âgé avec une mallette dans le noir
Projet en cours




UN JOUR, LE CHAOS (un conte noir et inédit)

Maisons résidentielles au milieu du chaos
Un jour, le Chaos


 Un jour, quelqu'un frappera à ta porte et t'ordonnera de sortir, les mains sur la tête – un jour, ce sera le chaos.

 Et voilà, ce jour est arrivé.

 Tu ne comprends pas ce qui t'arrive. L'instant d'avant, tu étais en train d'écrire de la poésie sur ton écran d'ordinateur, avec ton casque sur les oreilles et un vieux tube des Pink Floyd pour t'inspirer ; à présent, un type masqué, en treillis et dont tu ne vois que les yeux, te met en joue avec sa kalachnikov.

- SORS !

 Tu voudrais protester, au moins discuter, essayer de comprendre de quoi il retourne, mais l'intonation de l'homme en treillis ne laisse aucun espace, rien où s'accrocher. Alors tu t'exécutes, les mains sur la tête.

 C'est un jour de soleil terne. De la luminosité et du ciel bleu, oui ; mais à peine quelques degrés Celsius. Chacune de tes expirations provoque un nuage de vapeur – qui se dissout aussitôt dans l’air froid. Tu n’as rien sur le dos, sinon un tee-shirt sans manches et tu frissonnes.

 Te voilà sur le chemin goudronné qui longe ta maison.

 D'autres hommes sont là. Tous masqués, sans visage. Et en armes. Tu sens la tension en eux ; une forme d’excitation, aussi.

 Un peu plus loin, tu aperçois des corps étendus, sur le côté d'une maison - celle de tes voisins. Tes voisins avec qui, hier encore, tu discutais. Ensemble, vous vous inquiétiez de l'évolution de la situation, des discours enfiévrés sur les ondes, des flots de haine déversés sur les réseaux, appelant de manière explicite à la violence. Et maintenant, les corps sans vie de tes voisins, des sexagénaires aussi sympathiques qu’inoffensifs, sont étendus là-bas, à même le sol.

 Non, tu ne peux pas nier ne pas l'avoir senti venir - cela faisait si longtemps que le chaos rôdait, si longtemps ! Sans doute eut-il fallu participer aux appels à la raison ; sans doute aurais-tu pu t'investir, tenter de t'opposer à la folie ambiante ; sans doute aurait-il fallu avoir le courage de taper du poing sur la table et dire NON !

Sans doute, oui. En sachant que tout cela n'aurait peut-être mené à rien, conduit nulle part.

Mais il aurait tout de même fallu essayer.

- Vas-y, t'attends quoi ?! BUTE-LE ! crie un autre homme en treillis au visage masqué à celui qui te tient en joue.

 Ce dernier ne te quitte pas des yeux. Peut-être guette-t-il ta peur, l’envie de te voir te liquéfier devant lui ?

 Tes jambes flageolent sous ton poids ; tu ne sais pas quoi faire, quoi dire – tenter de fuir, c’est la mort assurée.

- Tu as cinq secondes pour me donner une raison, UNE SEULE RAISON, de ne pas te tuer.

 En cet instant, tu voudrais hurler, protester mais il est déjà trop tard - il faut parler, agir vite, sinon...

- Je n'ai jamais fait de mal à personne. Je suis quelqu'un de loyal, d'humaniste...

 La rafale te cueille d'un coup.

 Maintenant, tu es allongé par terre, sur le bitume froid. Tu sens la vie - ta vie - s'échapper à vitesse supersonique par tous les pores de ton corps meurtri ; les pensées se bousculent dans ta tête, comme affolées, prises de panique devant l'issue qui se profile et que rien, désormais, ne saurait empêcher. Les derniers mots qui sont sortis de ta bouche résonnent et s'impriment en boucle sur ton écran intérieur - ne faire de mal à personne. Loyal, humaniste.


 Ce n'était pas la bonne réponse.


mardi 1 avril 2025

Et si votre bien le plus précieux était tombé sur un monstrueux tas d'immondices ?

 

Monstrueux tas d'immondices
Monstrueux tas d'immondices

 Imaginez que votre bien le plus précieux soit tombé sur un monstrueux tas d’ordures - et qu’il ait été aussitôt englouti au cœur des immondices.

 Que feriez-vous ?

 Plongeriez-vous sans vous poser de question au milieu de l’abomination ? Ou renonceriez-vous à votre bien le plus précieux en arguant que « Rien n’est irremplaçable » ?

 Réfléchissez bien.


 Si vous êtes de ceux qui plongent sans se poser de question, sans doute appartenez-vous à la catégorie des battants, prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent. Vous êtes particulièrement déterminé.
 Très bien, bravo !
 Mais jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour obtenir satisfaction ? Tuer quelqu’un ? Votre mère, peut-être ? Ou jusqu’à détruire la planète et tous les gens qui y habitent ? Réfléchissez un peu avant de faire n’importe quoi !

 Si, à l’inverse, vous avez renoncé, peut-être manquez-vous de persévérance ?
 Ne croyez-vous pas qu’il faut accepter de se battre, de sortir de sa zone de confort pour ce qui, à nos yeux, a de la valeur ?

 À moins que vous apparteniez à cette catégorie de gens qui attendent que tout leur tombe déjà cuit dans le bec ; auquel cas, je préfère vous avertir : vous allez au-delà de graves désillusions.

 Quant à moi, si vous voulez savoir quelle serait ma position, c’est bien simple : jamais je n’aurais pris le risque d’emporter mon bien le plus précieux au-dessus d’un tas d’ordures.

 Je ne suis pas irresponsable !

 Et la question ne se pose donc pas.


lundi 31 mars 2025

Un test en entretien d'embauche (un conte noir)

 

Un homme en costume face à une boule de papier
Ramasser ?

 Ce poste, il le voulait - un poste de cadre. Rémunération conséquente et fortes possibilités d’évolution.

 Quand il entra dans la pièce, il était déterminé comme jamais, animé par la volonté de convaincre. Face à lui, deux recruteurs, un homme et une femme. C’était elle qui détenait le pouvoir de décision, il le comprit très vite.

- Si nous retenons votre candidature, vous serez placé sous ma responsabilité, dit-elle.
- Très bien.
- Vous n’avez rien contre le fait d’être dirigé par une femme ?
- Absolument pas.
 Elle lui sourit de façon énigmatique.
- C’est ce que nous allons vérifier.
 Sans le quitter des yeux, elle prit une feuille de papier qu’elle froissa et roula en boule lentement, presque consciencieusement. Avant de la jeter au milieu de la pièce.
- Ramassez-la.
- Pardon ?!
- Vous avez bien entendu. Ramassez.
 Incrédule, il y eut un instant de flottement.
- Et pourquoi je la ramasserais ?
- Parce que je vous le demande. Et que vous postulez pour faire partie de mon service.
 Elle se pencha vers lui.
- Que les choses soient claires : si je vous embauche, c’est moi qui serai votre supérieure hiérarchique. Et vous devrez faire ce que je vous demande.
- Vous voulez dire que ramasser ce papier, c’est une sorte de test ?
- Interprétez-le comme vous voulez. Mais si vous répugnez à ramasser une boule de papier à ma demande, comment réagirez-vous quand je vous donnerai des ordres autrement plus engageants ?
 Il hésita un instant.
 Elle ne le quittait pas des yeux.
- D’accord, je la ramasse.
 Ce qu’il fit prestement, posant la boule de papier sur le bureau.
 Elle lui sourit d’un air satisfait.
- L’entretien est terminé. Vous ne faites pas l’affaire.
- Je ne comprends pas, j’ai pourtant fait exactement ce que vous m’avez demandé ?!
- Tout à fait. Mais je ne cherche pas à embaucher des béni-oui-oui. Je cherche des professionnels qui nourriront ma réflexion. Et qui seront capables de me dire non, lorsqu’ils l’estimeront nécessaire. Sur ce, je vous souhaite une bonne journée. Et je vous remercie de fermer la porte derrière vous.

#test #entretien d'embauche


jeudi 27 mars 2025

ÇA IRA, NE T’EN FAIS PAS (un conte noir et inédit)

 

Jeune homme répond au téléphone
Ça ira, ne t'en fais pas

 Sitôt que Bruno ouvrit les yeux, il fut ébloui par la lumière – qui s’amusait à lui projeter une lampe torche en plein dans les yeux ?!

- Mais arrêtez, quoi !

 Il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre qu’il s’agissait seulement de la lumière du jour. À travers les carreaux des fenêtres, le soleil de midi emplissait la chambre d’une chaleur poussiéreuse.

 Après la lumière, le second élément dont Bruno prit conscience, ce fut son cœur - les battements de son cœur. Qui s’activait non seulement dans sa poitrine, mais aussi à l’intérieur de son crâne. Dont la partie arrière palpitait douloureusement.

 Et Bruno ressentit la soif, une intense sensation de soif.

 Boire un verre d’eau lui apparut soudain un acte essentiel, quasiment vital - mais à l’instant où il redressa son buste en position verticale, les murs de sa chambre tanguèrent en suivant le même mouvement.

 Qu’est-ce qui m’arrive ?

 C’était l’anarchie dans sa tête. Lentement, des fragments de mémoire remontèrent à la surface de sa conscience.

 Il se souvint avoir eu une semaine particulièrement rude. Tous les jours à tirer les sonnettes pour vendre de l’assurance-vie, autant dire à se faire claquer la porte au nez. Et quand on le faisait entrer, la partie était loin d’être gagnée. Une fois, il était resté toute une après-midi chez un couple de retraités, une après-midi à étaler sa documentation, expliquer, argumenter et reformuler pour finalement s’entendre dire que « Finalement non, ça ne nous intéresse pas. »

 Mais le pire était ailleurs.

 Le pire, c’était le débriefing du soir.

 Une heure et demie à se faire aboyer dessus parce qu’il n’avait pas fait ses chiffres. Le seul mérite de son chef, c’était la franchise : « Les gars, si vous ne faites pas vos quotas, je vais tellement vous pourrir que je vous le garantis, vous aurez la gnaque pour ne jamais revivre ces moments-là ! »

 Voilà.

 On était dimanche et il était deux heures de l’après-midi. Dès le lendemain matin – autant dire dans quelques heures –, il lui faudrait remettre son costume, sa cravate et ses chaussures neuves (celles qui lui faisaient mal aux pieds) et retourner frapper aux portes, faire le guignol à débiter un discours abscond, qu’il avait lui-même du mal à croire.

 C’est sûr, s’il avait su il se serait débrouillé autrement. Il aurait décroché un diplôme et aurait trouvé du travail avec un bureau et une secrétaire qui lui aurait servi le café avec le sourire - voire une vue plongeante sur son décolleté.

 Mais à présent qu’il avait ce job, il n’était plus question de se défiler, il avait un loyer à payer.

 Ce n’était pas une vie, ça !

 Et pourtant si.

 C’était la sienne.

 La veille - samedi soir -, il avait éprouvé le besoin, la nécessité viscérale de décompresser. Autant dire, de picoler. Et beaucoup, beaucoup plus que de raison. Résultat, il s’était pris une cuite monumentale. Du genre de celle qu’on prend une seule fois dans sa vie, tellement on en bave au réveil.

 Bruno reconstitua avec difficulté les fragments de sa soirée. Il s’était couché ivre mort tout habillé, sans même enlever ses chaussures. Une sensation de mouillé à l’entrejambes lui fit comprendre qu’il s’était pissé dessus. Et ce n’était pas tout - ses draps étaient souillés. Il avait rendu tripes et boyaux, malade à crever.

 Bruno se leva dans un effort de volonté, dans un état de mal-être et de faiblesse comme il ne se souvenait pas en avoir jamais connu.

 Rapidement, la station debout lui fut pénible et après quelques gorgées d’eau froide au robinet, il retourna s’allonger, le corps parcouru de frissons glacés.

 Il se demandait s’il n’allait pas tomber en syncope tellement il se sentait mal, quand le téléphone sonna.

 Au prix d’un effort surhumain, Bruno tendit le bras vers son téléphone portable.

- Allo ? Maman ? Oui, c’est moi… non, enfin… ce n’est pas que tu me déranges mais, heu… je faisais la sieste, là. Comment se passe mon nouveau travail ? Très bien. Je suis juste un peu crevé mais ça ira. Ne t’en fais pas.