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vendredi 16 novembre 2018

Quand j'étais jeune (50/100)


Quand j’étais jeune, j’écrivais des nouvelles où bien souvent, le personnage principal était tout aussi jeune.
Le texte qui suit (« Vingt ans », publié en son temps dans une revue confidentielle) évoque cette période où le taux de testostérone chez l’individu mâle est inversement proportionnel à son degré de maturité alors qu’en parallèle, il lui faut composer avec des rêves « plein la tête », sans qu’aucun mode d’emploi n’existe pour savoir par quel bout les prendre.

Vingt ans

 Mon gars, félicitations ! Tu as vingt ans aujourd’hui.
 Tu vas voir et pour utiliser une de tes expressions, la vie c’est cool !
 C’est juste qu’il y a deux ou trois choses à savoir, certains caps un peu difficiles à franchir mais dès lors que tu es prévenu, tu sais à quoi t’attendre et tu verras, ça passera.
 Vingt ans, c’est l’âge où tu commences à prendre conscience d’une certaine réalité, des vraies choses de la vie. Tu vas vite t’apercevoir que l’existence ne se résume pas à convaincre ta copine que faire l’amour sans préservatif, c’est mieux – parce que tu es sûr de pouvoir te retirer avant ; et que ce n’est pas non plus te lever à midi et prendre ton petit déjeuner au lit en renversant du café noir sur les draps propres que ta mère vient de laver, tout ça en fumant ta clope sans savoir où tu vas mettre la cendre.
 Non, ce n’est pas seulement cela, tu vois. C’est aussi chercher du travail et ne pas en trouver (attention, je parle d’un vrai travail avec costume cravate, attaché-case, grosse berline de fonction et secrétaire particulière - pas un plan raccroc où tu vends des sandwichs ratatinés dans une baraque à frites pour un demi-smic par mois).
 Exister, c’est aussi te prendre la tête avec toutes les démarches que tu étais déjà censé avoir faites et que tu feras, c’est sûr - mais pas forcément aujourd’hui ni demain.
 Un jour.
 Quand tu auras le temps.
 C’est ça qu’ils ne comprennent pas, tes darons. A vingt ans, on n’a pas le temps de se pourrir avec des trucs administratifs, des lettres de démotivation ou des bouffonneries du même genre ; non, on a trop la gnac - il faut que ça bouge avec la musique à fond, des meufs, les potes et tout le reste ; il y a urgence, pas de temps à perdre avec des papiers, des soi-disant « choses à faire » qui ne servent à rien ou la sécurité sociale pour les vieux.
 A vingt ans, la vieillesse, la maladie et la mort n’ont aucun sens pour toi. Impossible de réaliser que les vieux aux gros bides et les mémés fripées ont eux aussi, il y a bien longtemps, été des jeunes gens beaux et fringants qui riaient et faisaient l’amour.
 Impossible de réaliser qu’un jour, ça t’arrivera à toi aussi.
 D’être vieux et fripé, avec un gros bide.
 Parce que tu es invincible. Rien ne peut t’arriver. Ou alors rien que des belles choses – une star de cinéma qui tombe amoureuse de toi, malgré ton acné et les sept malheureux euros que tu as en poche pour lui offrir une coupe de champagne et l’inviter au resto.
 Les coups durs, ça ne te concerne pas. Bien sûr, tu peux toujours t’enrhumer ou, sur un coup de pas de bol, crever un pneu de la voiture que tes parents t’ont prêtée mais les vrais coups durs, ça ne te concerne pas. Parce que tu refuses, tout simplement. Et ce que tu as décidé, Dieu – ou qui que ce soit d’autre qui crèche là-haut, peu importe – Dieu doit en prendre acte.
 Point barre.
 C’est comme ça, c’est toi qui décide.
 Tu ne le sais pas encore mais tout ne va pas se passer exactement comme tu pensais que ça se passerait. Tant pis, tu t’accrocheras à tes rêves de gosse et tu te persuaderas que pour toi, ce sera différent. Et tu auras beau te prendre le mur de la réalité en pleine face, tu continueras à creuser le sillon de mondes imaginaires où tu resteras le plus beau et le plus fort et tu feras le kakou jusqu’au bout de la nuit.
 Tu aimeras et tu seras aimé, trop ou mal ; et il y en aura toujours une pour t’enfoncer un couteau dans le cœur au moment où tu t’y attendais le moins – et celle-là, tu peux être sûr que ce sera celle à qui tu tenais le plus. Tu feras comme les autres, tu réagiras en homme : d’abord, tu ne seras plus qu’une loque, une poupée de larmes claquemurée dans les WC pour que personne ne te voit ; et ensuite, tu te relèveras. Tu iras boire des alcools forts et tu te prendras des cuites monumentales qui te laisseront exsangue, allongé sur le carreau les bras en croix après avoir rendu tripes et boyaux.
 Ce sera là un des passages un peu difficiles dont je voulais te parler.
 Mais tu verras, je te l’ai dit.
 Ça passera.
 A vingt ans, on est toujours un peu arrogant, pas vrai ? Un peu ou beaucoup. La sève de la jeunesse ouvre un appétit gigantesque, l’envie féroce de croquer dans la pomme de l’existence pour n’en faire qu’une seule et monstrueuse bouchée. Et à vingt ans (je m’en souviens), on n’a pas de temps à perdre à écouter les fadaises de ceux qui sont passés avant et on est convaincu que « Dormir, on aura toute l’Eternité pour ça ! »
 Les vieux qui passent leur temps à geindre en rabâchant comment c’était mieux avant, tu les zapperas ouvertement. Tu ne pourras pas t’empêcher de te sentir supérieur à eux, au Monde entier.
 C’est l’arrogance de la jeunesse. Alors profites-en. A fond, à mille pour cent !
 Parce que tu verras.
 Ça aussi, ça passera.

Vingt ans à jamais


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