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samedi 8 décembre 2018

Quand j'étais jeune, j'ignorais que l'Éternité passerait si vite (60)


Quand j’étais jeune, je démarrais l’écriture de quantité d’histoires sans toujours les finaliser. J’entretenais l’idée de les reprendre plus tard.
Comme celle-ci qui pourrait s’appeler « Atchoum ! »

La journée, Monsieur Guérin travaillait aux écritures. De longues et fastidieuses journées qui démarraient tôt et finissaient à la nuit tombée, avec une brève coupure pour la pause-déjeuner. Monsieur Guérin faisait comme les autres, il amenait sa gamelle et mangeait froid (plus tard, le Front populaire améliorerait la condition des travailleurs mais nous n’en étions pas encore là).
Sitôt son labeur terminé, Monsieur Guérin évitait de repasser par sa chambre mansardée, quartier Belleville. Il prenait le chemin de la gargote où il avait ses habitudes, un établissement aux vitres embuées par la fumée des cigarettes. On y servait un repas ouvrier copieux et bon marché, quoi qu’un peu gras.
C’était un endroit sans manières où les clients étaient priés de s’asseoir les uns à côté des autres, formant de longues tablées comparables à celles d’une cantine de bas étage. La grosse serveuse rougeaude déposait les litrons de rouge à volonté sur les tables. Elle avait ses têtes et s’il lui arrivait de donner du rab, elle ne les octroyait qu’à celles-là.
Sitôt installé, Monsieur Guérin avait noué sa serviette autour de son cou. Il avait beau être maigre comme un clou, il avait de l’appétit. Sans qu’aucun mot ne soit échangé, la rougeaude avait déposé une assiette fumante de hachis Parmentier (fait avec les restes de la semaine) devant lui et Monsieur Guérin s’apprêtait à goûter le seul véritable plaisir de sa journée quand son voisin de droite, un lourdaud massif aux yeux porcins, éternua en plein dans son assiette.
- Excusez-moi ! bredouilla l’autre la goutte au nez.
Avant d’éternuer encore – et toujours en plein dans l’assiette de Monsieur Guérin. Suite à quoi le lourdaud aux yeux porcins éclata d’un rire luciférien.
                                    
Je me suis toujours demandé comment allait réagir Monsieur Guérin.
Je me le demande encore.

Gargote, tableau du XIXe
Une gargote

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