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jeudi 29 novembre 2018

Quand j'étais jeune, j'ignorais que l'Éternité passerait si vite (56)


Quand j’étais jeune, je suis monté plusieurs fois dans la voiture de Fangio* en culottes courtes. L’un d’eux m’avait inspiré ce court récit (resté inédit) et qui pourrait s’appeler « Quarante-sept secondes » (ou « Cojones ! »)

* Juan Manuel Fangio, sacré plusieurs fois champion du monde en Formule 1 dans les années cinquante

Quarante-sept secondes


- Attends ! C’est rien, là. Tu sais ce que je fais sur l’autoroute ? Hein, tu veux que je te dise ? Tu sais ce que je fais ou pas ?!
Il était comme ça, Johnny. Volubile. En réalité, je le connaissais à peine. De lui, je savais seulement qu’il était l’heureux propriétaire d’une petite bombe de marque italienne. Et qu’une réputation de dingue du volant lui collait à la peau. Ce jour-là, j’avais un rendez-vous à l’autre bout de la ville et j’étais en retard. Johnny avait proposé de m’emmener, j’avais accepté – première erreur. D’autant qu’il m’avait assuré qu’avec lui, je serai à l’heure.
« Impossible ! », je lui avais dit.
Seconde erreur.
« Tu paries ? »
J’avais failli faire dans mon froc mais j’étais arrivé à l’heure.
- Bon alors ? Tu veux que je te le dise ou pas ce que je fais quand je me lance des défis ?
Je m’en foutais complètement mais Johnny ne m’avait pas lâché.
- La nuit, je prends l’autoroute. D’abord je roule tranquille, cent quarante, cent cinquante. J’attends d’être sur une ligne droite, tu vois. Qu’il n’y ait personne devant moi. Et là, je ferme les yeux et j’écrase l’accélérateur. Ma parole, je garde les yeux fermés, pied au plancher et je compte dans ma tête. Un… deux… trois…
- Mais t’es dingue ! que je lui avais dis.
- Non. J’ai des couilles, c’est tout. Parce qu’il suffit pas d’avoir de la gueule, il faut le prouver ! La dernière fois, tu sais jusqu’à combien j’ai tenu ?
Je n’avais aucune envie de le savoir mais il a fallu qu’il me le dise quand même.
- Quarante-sept. Quarante-sept secondes, mon pote ! Ma parole, quand j’ai rouvert les yeux, deux camions me barraient le passage ! L’un était en train de doubler l’autre et je fonçais droit sur eux. Plus le temps de freiner, j’ai donné un coup de volant sur la droite et je suis passé à deux cent sur la bande d’arrêt d’urgence en ripant sur le rail de sécurité, ça faisait des étincelles et tout, c’était chaud bouillant mais je suis passé ! J’ai prouvé que j’avais des couilles !
J’ai envisagé de lui objecter qu’il y avait bien d’autres façons de se le prouver – moins dangereuses et plus agréables – mais Johnny était le genre de type à toujours vouloir le dernier mot, à s’y accrocher comme un chien à son os alors je lui ai laissé et je suis parti.
De loin en loin, je l’ai encore aperçu ici ou là, au train de claironner au comptoir d’un troquet, à se vanter de je ne sais quel exploit irresponsable.
Puis d’un coup, Johnny a comme disparu de la circulation.
Peut-être avait-il réussi à battre son record, ces fameuses quarante-sept secondes.
Je n’ai jamais su.

Quarante sept secondes ou...


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